Fipadoc: «You and Me» à Bangui, en République centrafricaine

Rafiki Fariala est probablement le plus jeune cinéaste de la République centrafricaine (RCA) et certainement le plus jeune sélectionné pour la compétition du Festival international du documentaire (Fipadoc) à Biarritz, en France. À 21 ans, il a réalisé son premier film. « Mbi na mo » (« You and Me ») est une traversée en 28 minutes de la société centrafricaine et de sa capitale Bangui en compagnie d’un jeune coup.

Voici l’interview de nos confrères de RFI

RFI : Dans You and Me, nous partageons la vie quotidienne et les espoirs d’Agou, chauffeur de moto-taxi, et de sa femme Émilie. Quelle histoire voulez-vous raconter ?

Rafiki Fariala : C’est d’abord l’histoire centrafricaine. Quand on voit le film, on s’y croit vraiment en RCA, mon pays d’où je viens. C’est l’histoire d’amour d’Émilie et d’Agou. Ils s’aiment bien, mais rêvent un peu comme dans le cinéma américain d’un avenir bien meilleur. Leur seul moyen de subsistance est la moto d’Agou. Après un accident, il ne sait plus comment prendre en charge sa femme Émilie qui n’a que 20 ans et qui ne peut plus continuer les études. Ils savent plus comment accueillir leur futur enfant qui va naître.

Ce jeune couple, est-il représentatif pour la jeunesse centrafricaine ?

C’est l’espoir que la jeunesse centrafricaine est en train de chercher. Ils rêvent. C’est un peu le rêve de tous les jeunes Centrafricains. Ils essaient de se projeter dans l’avenir. Comment peuvent-ils vivre comme les jeunes en Europe ou en Occident ? Ce film représente la jeunesse centrafricaine qui cherche ce que l’avenir peut leur donner à eux. La Centrafrique est toujours représentée dans la crise. Quand on voit la RCA, on pense toujours à la crise, mais, aujourd’hui, la jeunesse espère et rêve d’un avenir meilleur.

La République centrafricaine, un pays de 4,5 millions d’habitants, est pratiquement inconnue en France et en Europe. Sa capitale Bangui, avec ses 600 000 habitants, l’est tout autant. Quelle ville va-t-on découvrir pendant cette traversée en taxi-moto ?

Quand on parle de la République centrafricaine, on fait toujours allusion à notre premier président, Jean-Bedel Bokassa [président de la RCA de 1966 à 1976, empereur de 1976 à 1979, ndlr]. L’empereur Bokassa reste une référence. À travers ce film, je souhaite que l’on ne s’arrête pas à Bokassa et la guerre. C’est pourquoi il y a les taxis-motos [dans mon film], un phénomène de la vie quotidienne. Les jeunes l’utilisent chaque jour pour se déplacer. C’est le moyen de transport le plus fréquent en RCA. À travers ce film, j’ai essayé décrire un peu la beauté centrafricaine. C’est vraiment un grand pays émergent. Le peu que nous avons, j’ai essayé de le décrire à travers ces jeunes, à travers leurs espoirs, leur combat quotidien pour une vie et un avenir meilleurs. J’essaie d’écrire toute l’activité centrafricaine, toute sa jeunesse. Il y a aussi cette réalité des taxis-motos qui provoquent des accidents. Cela arrive tous les jours en RCA. Pour cela, on se bat aussi pour dire à la jeunesse : roulez plus doucement pour préserver votre avenir !

À l’écran, on découvre le petit logement d’une pièce du jeune couple, l’école d’Émilie, l’hôpital qui l’accompagne dans sa grossesse, le travail d’Agou comme chauffeur de moto-taxi dans les rues où l’on aperçoit les habitants, des vendeurs ambulants ou des militaires défiler. Ce sont les marqueurs de la société centrafricaine ?

Ce sont les plus marquants pour moi. Je décris la maison, l’école… C’est notre quotidien. Je veux décrire nos activités, notre culture à nous, parce que [habituellement] on fait toujours référence à la guerre. Je veux vraiment qu’on puisse connaître mon pays, la RCA, à travers notre vie sociale, l’école, comment on étudie, comment on va à l’hôpital, dans quelles conditions…

Être aujourd’hui cinéaste en Centrafrique, qu’est-ce que cela signifie ?

Pour moi, être cinéaste en Centrafrique, c’est vraiment un espoir pour le pays, parce que, à travers le cinéma, à travers mes images, je pourrai décrire mon pays, parler davantage de mon pays. Mon pays est inconnu. Partout où l’on va, les gens ont du mal à trouver la RCA sur une carte. À travers nos films centrafricains, nous pourrons parler plus de notre pays et le faire connaître au-delà des frontières.

Concrètement, cela se fait-il dans quelles conditions ?

Ce film est réalisé avec un petit budget. C’est un premier film d’école. Je n’avais jamais fait de film avant. Imaginez quelqu’un à qui on a dit : aujourd’hui, on essaie de t’apprendre comment on filme. C’était un peu étrange pour moi. L’Alliance française a beaucoup fait pour la jeunesse centrafricaine.

Ce film, c’est vraiment notre quotidien. J’essaie de raconter comment on se réveille le matin. Nous, on ne prend pas de petit déjeuner. Chez nous, on prépare la « boule » [boule de manioc, ndlr] qu’on prend comme petit déjeuner, alors c’est déjà le déjeuner. C’est notre quotidien, c’est notre culture à nous. On essaie à le décrire un peu à travers ces coqs qu’on entend, à travers du réveil, le déplacement dans les marchés. J’ai filmé dans plusieurs quartiers de Bangui. Quand les gens me voyaient avec la caméra, ils trouvaient cela un peu étrange : « wow, ça arrive ici ? ». C’était étonnant de voir un jeune comme moi se balader avec la caméra. Mais cela ouvre les frontières pour nous.

Agou et Émilie, comment ont-ils réagi au film ?

Ils étaient très contents de le voir eux-mêmes. Quand on tournait, tous les jours, ils me posaient la question : quand sort le film ? Est-ce qu’on arrive à être comme des acteurs dans les films ? Ils étaient très touchés et m’ont demandé de faire un autre documentaire avec eux. Je continue avec une seconde histoire autour de ces deux personnages. Ils sont contents de représenter la jeunesse centrafricaine à travers Mbi na mo.

En février ouvrira une salle de cinéma à Bangui. Qu’espérez-vous pour le futur ?

Au départ, on ne parlait pas de cinéma en RCA. Mais, les Ateliers Varan, nos partenaires et formateurs qui ont bien voulu venir à Bangui, en partenariat avec l’Alliance française qui nous a soutenus et qui était là, ils ont eu l’idée de mettre en place le cinéma. Les ateliers vont renouveler le système de cinéma en RCA. Aujourd’hui, l’Alliance française à Bangui – sous la direction d’Olivier Collin – a construit une grande salle qui sera inaugurée le 2 février. Cela va remettre en place le cinéma. Depuis des années, la jeunesse centrafricaine ne pouvait pas voir des films. Il n’existait pas [plus] de salles. À partir du 2 février, nous aurons une salle avec une capacité de mille personnes debout et 400 personnes assises. Donc, cela sera une grande joie pour la jeunesse centrafricaine. Nous aurons accès à une salle, au cinéma, au matériel… c’est vraiment une grande ouverture au monde.

Vous êtes aussi chanteur. Comment est venu le déclic pour faire un premier film ?

Je suis chanteur, slameur. D’abord, j’ai été toujours devant la caméra. Dès qu’il y a eu ce concours pour les Ateliers Varan, je savais que cela pourrait m’ouvrir la porte au cinéma. On était 150 candidats, et au final, on a retenu que dix jeunes, dont moi. Et à travers mes images, je peux accompagner mes mots que je faisais dans la musique et les décrire avec les images, afin que le public centrafricain et le monde entier puissent connaître la vérité, découvrir notre culture et notre pays.

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